Deuxième
et dernière année du cycle: "Les territoires ignorés."
Rapport
moral dez Marie-Paule Daru présenté lors de l'Assemblée Générale
du
12 mai 2009
Nous
allons donc clore l’aventure du cycle consacré aux « Territoires
ignorés ». En apparence seulement, car sur le fond, depuis son origine
le CML n’a cessé de vouloir aller voir du côté des territoires ignorés,
qui font de nous des orphelins d’une partie du monde.
Il
serait peu
pertinent de faire un inventaire des
11 conférences de cette deuxième année du cycle. Il me semble bien plus
intéressant, comme nous l’avions fait l’an dernier, d’en tirer un
certain nombre d’enseignements.
Premier
enseignement : on ne doit rien ignorer de
l’importance du cœur des hommes.
Là où,
l’an
dernier, François Héran, directeur de
l’INED, faisait un état des lieux de la population française, de ses
minorités, avec toute la rigueur scientifique que nécessite son étude,
l’historien Pap Ndiaye, pas moins rigoureux, prendra en compte la
souffrance de la minorité noire, son expérience du handicap d’être vue
comme noire et souvent réduite à une seule composante de son identité,
la couleur de sa peau. Sa sœur, Marie Ndiaye, préfacera son livre « La
condition noire » sous la forme d’une nouvelle sur, je cite « la
difficulté quand on est noir de réussir de la même manière que quand on
ne l’est pas ». Le pacte républicain réclame bien autre chose que la
reconnaissance de la souffrance, la compassion, qui, si j’ose dire, ne
mangent pas de pain, et pourraient dispenser d’une véritable mise en
œuvre d’actions politiques.
Continuons
avec
le cœur des hommes et celui plus
particulièrement d’Abdelaziz Kacem. Homme des deux rives de la
Méditerranée, il nous renvoie à une histoire commune avec la Tunisie et
plus largement avec l’Orient. Il a le regard généreux de ces hommes qui
ont traversé le temps et l’espace, de ces hommes qui n’oublient rien,
qui sont à eux seuls des bibliothèques. Il nous a conduits à
l’élargissement du monde et à la prise de conscience qu’à oublier la
richesse du tricotage de notre histoire commune nous sacrifierions le
présent et l’avenir. Le médiéviste Jacques Le Goff nous dit : « Une
Europe sans histoire serait orpheline et malheureuse ».
Que
nous a dit
Abdelaziz Kacem ? qu’à imaginer que
les liens orient/ occident ne se poseraient qu’en termes commerciaux,
nous oublierions une fois encore le cœur des hommes. Le monde arabe est
ulcéré de se voir ignorer son passé glorieux , son apport à la
civilisation occidentale. Il est blessé de n’être perçu qu’à travers
les misères du temps présent .
Que
nous murmure
Abdelaziz Kacem ? qu’il se sent
mal aimé parce qu’il écoute battre le cœur de la France et de l’Europe
et que nous passons à côté de lui sans entendre battre le sien.
Toujours
du côté
du cœur et des blessures des
hommes, nous avons vu à l’œuvre l’humanité de Michel Poncet avec ses
malades . Car il s’agit bien d’humanité quand se conjuguent la
générosité, l’intelligence, le respect, l’énergie, le temps qu’il faut
pour mettre en œuvre le cerveau avec tous ses ratés. Il s’agit bien
d’humanité quand les malades se mettent au service de la communauté
pour faire avancer la science. Une manière en somme de se prêter aux
autres et de nous rappeler qu’à l’égal de nous, ils sont debout même si
pour eux c’est infiniment plus périlleux.
Le
deuxième
enseignement concerne notre rapport au
temps que nous avions commencé à explorer et qui nous avait conduits à
l’évidence que penser, c’est penser à nouveau sous peine de ne pas
penser du tout ! Enjeu difficile… Deux tentations, deux dérives nous
guettent. D’un côté, la nostalgie d’un passé vu comme un âge d’or qui
se traduit par des « de mon temps » qui nous préservent d’affronter les
difficultés du temps présent. Une sorte de ligne Maginot à répétition
et nous savons tous quelle a été son efficacité. Plus près de nous,
comme nous l’a démontré Jean-Marc Balencie concernant les fondamentaux
d’une culture militaire occidentale, en Irak en particulier, confrontée
à un échec parce qu’elle n’a pas pris la mesure de la capacité du
faible à innover de nouvelles stratégies.
De
l’autre, la
tentation de se disperser dans une
suite d’instants présents sans ancrage dans le passé et sans projet
pour l’avenir. Or le futur est loin d’être muet : il suffit pour cela
d’interroger Jacques Testart et Matthieu Calame sur leur éthique du
futur comme nous l’avons fait.
Chaque
homme du
temps présent est un équilibriste
qui, posé sur la ligne du temps, doit avoir conscience de ce qui le
précède et ne doit pas moins continuer à avancer vers des accidents,
des changements auxquels il devra répondre. Il est donc dans cette
posture de gardien et d’inventeur, posté entre un temps institué(côté
passé) et un temps instituant pour répondre aux défis du présent et de
l’avenir. Denis Salas, Philippe Pedrot, Jacques Testart , Catherine
Vidal, Pad Ndiaye, Guy Aurenche, tous étaient dans cette tension
permanente que nous impose notre rapport au temps et à l’Histoire.
Les
conquêtes du
passé et je pense à celle
essentielle des Droits de l’homme devraient nous délivrer de la peur
mais pas nous endormir pour autant parce que le « Plus jamais ça »
pourrait se transformer en « Plus jamais encore ça ». Or, un certain
nombre de changements dans notre société concourent à notre
endormissement nous a dit à sa façon Philippe Pédrot. Le bouleversement
des repères de notre société, l’effacement des frontières entre la vie
et la mort, le bien et le mal, le licite et l’illicite, le privé et le
public pourraient nous entraîner vers une extrême confusion, vers un
monde indifférencié qui ressemblerait étrangement au chaos des
origines, à une déconstruction généralisée où tout se vaudrait. Il y
aurait un très grand risque à quitter toute échelle de valeurs : la
culture au sens très large de notre aptitude à habiter le monde dans
lequel nous vivons s’est fondée sur la réponse que les hommes ont
apportée aux différences quand ce serait comme dans un régime
démocratique pour tendre vers une plus grande égalité et pour faire en
sorte que différence ne rime pas avec injustice.
Mais
on peut
toutefois reconnaître la différence
sans être intolérant, sans verser dans la radicalité et refuser les
extrêmes, la démesure, en adoptant une position médiane que Todorov
appelle la modération . La figure de la position médiane évoque le juge
qui est dans notre société une figure centrale . Denis Salas nous a
longuement parlé (pas suffisamment hélas) du rôle du juge qui a pour
fonction d’instituer une coexistence apaisée entre les hommes en
exerçant l’arbitrage dont notre société a besoin.
Troisième
enseignement possible : celui que nous
pourrions tirer de la crise économique, financière et sociale que nous
vivons .
Le
système
néolibéral a envoyé au diable toute
modération, tout sens de la mesure, toute prudence, tout principe de
précaution . Bien au contraire, il a autorisé les loups à miner tout le
tissu économique de notre planète mais nous avons laissé faire les
loups ,emportés que nous étions par un désir irrationnel de consommer.
Avec toutefois une nuance non négligeable : les riches devenaient de
plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres.
Les
loups ont eu
en réalité la partie facile. D’une
part, la démocratie n,a pas rempli son rôle de tiers entre les
puissants et les faibles. Bien davantage, le pouvoir politique et le
pouvoir financier ont fait cause commune pour ne pas dire autre chose.
D’autre part, nous avons été ce que Dany-Robert Dufour appelle
ironiquement « un nouveau type d’agrégat social mettant en jeu une
étrange combinaison d’égoïsme et de grégarité..du nom d’égo-grégaire ».
Et
maintenant ?
La solution à une telle crise
serait-elle de moraliser les pouvoirs financiers ? Relisez Jean de La
Fontaine ! Allez donc faire la morale aux loups ! Seule une force peut
limiter une autre force. Il nous reste donc à appeler de nos vœux un
renouveau démocratique dont chacun de nous peut être un acteur.
Quatrième
enseignement : le CML comme lieu de
parole, comme lieu où la réalité a des chances d’apparaître
Notre
fonction
première est de donner la parole et
quand les hommes et les femmes s’en saisissent, ils nous donnent à
entendre toutes les partitions, l’infini nuancier des ressources de
notre langue.
Qui
n’a pas été
sous le charme de l’écrit
magnifique d’Abdelaziz Kacem ? L’écrit magnifique dans toute sa
plénitude, sa couleur, sa précision. Confrontés à un tel niveau de
langue nous ne pouvons qu’être heureux et sentir le pouvoir qu’ont
certains hommes de faire reculer l’incomplétude, l’imperfection de
toute parole. Une parole en somme capable de forcer le passage vers
plus de clarté, capable de nous sortir de « l’obscure clarté »
hugolienne.
Qui
n’a pas été
emporté par l’oral magnifique de
Guy Aurenche porté par son engagement, par sa révolte ? Nous sommes à
des années lumières de la révolte qui hurle, qui éructe, qui jette
l’anathème, qui se fait les poumons. Nous sommes au plus près d’une
langue qui a trouvé les mots pour dire une révolte qui s’est nourrie de
la chair et de la souffrance des hommes. Nous sommes au plus près de ce
que j’appellerai la révolte incarnée.
Je
vais devoir
conclure malgré mon sentiment
d’inachevé…J’ai une fois encore tenté de rendre compte de la richesse
de cette année. Ai-je réussi ? Vous seuls pourrez me le dire.
Je
vous remercie
pour votre attention et votre
amicale présence.
Marie
Paule Daru