Le mardi 18 mai
2010 à
la
Faculté de Droit, amphi.
200, s'est déroulée l'Assemblée Générale du C.M.L
Rapport moral prononcé le 18 mai 2010 par la présidente
Marie Paule Daru
Faire un rapport moral sur onze conférences, c’est un peu
comme ouvrir
la boîte d’un puzzle dont on doit assembler les pièces éparpillées,
jetées en vrac, en déshérence au fond de la boîte, pour en faire un
tableau nuancé, éclairant, avec toutefois la certitude qu’il y aura des
trous, des non-dits, des non vus et qu’en eux se cachent une partie de
la réalité et des questions à venir. Ainsi donc, faire un rapport moral
c’est penser l’inachevé et se retrouver comme Blaise Pascal, qui ne
peut être soupçonné d’être un grand humoriste, écrivant : « Je sais
qu’il y a un nombre infini mais je ne sais pas si ce nombre est pair ou
impair » !
Le thème de la transmission me fait irrésistiblement penser que
l’humanité fait un voyage au long cours. Un peu comme celui des
argonautes qui, durant leur périple, ont dû changer nombre de
gréements, nombre de planches pourries ou trop lourdes mais le bateau
qui arriva enfin au port était bien le même. Il en est ainsi de notre
humanité qui a changé, elle aussi, nombre de gréements au cours de son
aventure et dont certains n’auraient jamais dû voir le jour comme les
idéologies meurtrières.
Nous sommes à un moment sans précédent de notre histoire : les grands
chambardements de notre modernité pourraient nous conduire non pas à
changer quelques pièces du bateau mais à changer de bateau, autrement
dit à changer notre humanité.
Je ne sais pas si cette hypothèse est vraisemblable mais très
concrètement, aujourd’hui nous devons nous poser la question suivante :
que devons-nous absolument sauvegarder et transmettre dans les domaines
de la pensée et de l’action humaine ?
Mais plutôt que de se risquer à faire un inventaire aussi exhaustif
qu’imparfait, il serait préférable, pour penser cet héritage, de nous
poser deux questions : qu’est-ce qui nous fait essentiellement hommes
et quelles sont les valeurs qui transcendent les autres et qui valent
la peine que l’on se batte pour elles ? Même si nos conférenciers n’ont
pas abordé directement le sujet des valeurs à transmettre ou si parfois
ils ne nous ont pas répondu quand nous leur avons posé la question,
nous avons vu émerger le vivre ensemble comme valeur fondamentale. Et
il semble ressortir que la transmission serait peut- être moins de
l’ordre de l’accumulation des savoirs que d’une façon d’être au monde
pour entendre le bruit qu’il fait et avoir une chance de le comprendre,
d’agir sur lui, de l’inventer.
Pour ce rapport, j’ai choisi d’aborder, dans un premier temps trois
processus à l’œuvre qui modifient en profondeur jusqu’à les mettre en
danger la transmission et le vivre ensemble.
Trois processus donc : celui de l’indifférenciation, de la confusion,
celui du mimétisme autrement dit de la reproduction à l’identique et
enfin celui de l’uniformisation, de la réduction à l’unité, à
l’uniforme.
Dans un deuxième temps, nous nous risquerons à élaborer une sorte de «
vie mode d’emploi » qui ne sera en rien, du moins, je l’espère le
Grenelle de la transmission. Ce choix arbitraire a été guidé par la
lecture d’Hannah Arendt qui dit en substance que ce n’est pas l’homme
qui habite la planète mais ce sont les hommes et par une certaine idée
de la démocratie.
Premier processus à l’œuvre : l’indifférenciation, la
confusion, la perte des limites, des repères.
L’humanité s’est fondée sur les différences et les réponses qu’elle y a
apportées sous forme de traditions, d’institutions, d’autorités.
Différences qui ont été travaillées, qui ont évolué au cours de notre
histoire mais qui sont une permanence de nos sociétés humaines même si
cela n’a pas toujours été pour le meilleur : le pur et l’impur, l’homme
et la femme, le croyant et l’incroyant, la tyrannie et la démocratie,
le public et le privé, l’enfant et l’adulte pour ne citer qu’elles. Ces
différences ont donné naissance au monde au sens où l’entend Hannah
Arendt dans son livre VIES POLITIQUES (Page 12 éditions Gallimard) :
«
Le monde s’étend entre les hommes et cet « entre »-bien plus que (comme
on le pense souvent) les hommes ou l’homme- est aujourd’hui l’objet du
plus grand souci et du bouleversement le plus manifeste dans presque
tous les pays du monde ».
« L’entre » dont nous parle Hannah Arendt humanise, organise les
relations entre les hommes. Sans lui nous serions dans
l’indifférenciation, le chaos. Nous n’aurions par exemple nullement
besoin de nous poser les questions suivantes :
Pourquoi la justice des
mineurs devrait-elle se différencier de celle applicable aux majeurs ?
Pourquoi se soucier des handicapés, des malades ?
Pourquoi interdire le
travail des enfants ?
Pourquoi s’inquiéter des pauvres ?
Je répondrai simplement que nous sommes sensés avoir les yeux ouverts
sur le monde pour en réduire les injustices à l’œuvre. La jeune
étudiante qui interroge Robert Castel en amphi pour savoir si elle fera
partie d’une génération sacrifiée nous convoque dans sa génération,
prend ses distances d’avec la nôtre et nous pose indirectement la
question de notre responsabilité.
Quel est ce monde que nous leur avons
donné en héritage dans lequel 75% des pauvres sont des jeunes ?
L’enfant de Marie Claude Blais et de Marcel Gauchet n’est pas l’enfant
que nous avons été dans des familles dans lesquelles les rôles de
l’école et de la famille étaient clairement définis. Ce n’est plus le
cas aujourd’hui et nous versons pour l’instant dans un changement tel
que nous sommes dans une indifférenciation des rôles qui met à mal le
sens et la transmission des savoirs. Qui transmet quoi ?
A cela s’ajoute le fait qu’à tous les carrefours, l’enfant trouve des
savoirs qui poussent hors sol et dont il aura beaucoup de mal à
vérifier la légitimité d’une part et d’autre part ces banques de
savoirs ne le contraignent en rien à comprendre la différence entre un
savoir intériorisé, approprié et un savoir hors sol, hors soi.
Deuxième processus à l’œuvre :
le mimétisme, la reproduction à
l’identique,le psittacisme, la« décalcomania ».
On ne peut en rien nier la fonction fondamentale du mimétisme dans les
mécanismes de l’apprentissage et donc par voie de conséquence de
l’importance de la tradition. Paul Valadier nous dira deux choses : il
n’y a pas de société vivante sans tradition reçue et une tradition bien
comprise n’est pas une répétition à l’identique. La tradition doit donc
s’émanciper de la tradition.
Nous voilà rassurés parce que deux miroirs face à face n’ont jamais
rien réfléchi !
La tradition n’est donc pas inscrite dans le marbre et il n’y a là rien
que de très normal parce que s’inscrivant dans le cours de l’histoire
humaine, elle ne peut se satisfaire d’elle-même quand tout bouge autour
d’elle. Elle doit donc être revisitée, réinterprétée, traduite, vivante
pour permettre à la nouveauté, à la création de naître.
Une tradition ainsi pensée est bien loin du mimétisme qui est, nous le
savons, une force puissante qui peut avoir des effets désastreux sur la
société des hommes.
En effet, que peuvent produire 12 ans d’une vie passée( nous dit Pierre
Musso) devant un petit écran dont le fonds de commerce est toujours le
même ?
Seule la diversité des discours autorise la liberté, la construction de
soi et permet à chacun de se dire, de trouver les mots dont il a certes
hérité mais qu’il combinera, agencera, précipitera hors de toute
répétition à l’identique.
Tout individu devrait pouvoir dire comme
Guillaume Apollinaire :
« Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des
astres.
Chacun d’entre nous est apte à traquer le mimétisme en soi et chez
l’autre. Certaines formes sont insidieuses et d’autres criantes comme
celle qui conduit un homme à ressembler à son adversaire, je pense en
particulier à l’expérience de la violence. Souvenez-vous des femmes
tondues à la Libération et des méthodes de torture en Algérie
directement héritées de l’expérience de la deuxième guerre mondiale.
Comment sortir de cet héritage infernal de la violence ? Sans doute en
relisant Homère qui fait dire à Hector dans l’Iliade : « Si le mal
répond toujours au mal quand cela finira-t-il ? »
Troisième processus à l’œuvre :
L’uniformisation, la réduction à
l’unité, la perte de la diversité, la marche d’un même pas (parfois le
pas de l’oie),l’empire d’une seule langue dont nous parle le mythe de
Babel.
Que nous a dit François Ost ? A la barbarie, il n’y a pas d’autre
alternative que « l’hospitalité langagière ». Je le cite dans son
prologue intitulé : « L’arche et la tour » au moment où la tour de
Babel arrive à son terme :
« Mais quel monstre habitait dans la tour qu’un si pesant silence eût
fini par l’écraser ? Quel était le Minotaure dévorant de ce vertigineux
labyrinthe ? Les hommes ne se parlaient plus guère, et c’était à peine
s’ils se mouvaient encore. Pâles et squelettiques, enchaînés à la tâche
comme des forçats, quelques ’uns encore répétaient les mêmes gestes
mécaniques : brique sur brique, et du bitume encore. D’autres
semblaient ruminer une interminable litanie dont le sens s’était
maintenant évaporé. Leur discours était si univoque qu’il n’était plus
qu’un interminable soliloque ; auraient-ils voulu échapper à cette
prison qu’ils n’eussent même plus disposé de mots pour articuler cette
pensée. C’aurait dû être le langage unique de toute la terre, et ce
n’était plus qu’un silence de mort. »
Les langues font partie d’un héritage sacré qui doit faire l’objet de
tous nos soins. Et les traductions doivent être comprises non comme une
fatalité mais une richesse.
Porter atteinte à la diversité des langues humaines c’est porter
atteinte au « cercle sacré »dont parle Pierre Musso et dans lequel il
met le vivant, l’environnement et l’esprit humain. Ce cercle sacré ne
devrait pas entrer dans le dogme managérial simplement parce que « le
marché est un mécanisme efficace, soit, mais comme tous les mécanismes,
il n’a ni conscience ni miséricorde » ( Octavio Paz)
Nous venons de parler d’hospitalité langagière et nous pourrions
maintenant parler d’hospitalité tout court.
Cette année s’est passée sur fond d’un débat sur l’identité nationale
qui nous a fait craindre le pire c’est-à-dire la résurgence des eaux
troubles des discours anti-autre qui en France ne dorment que d’un œil
(Dreyfus, Vichy de triste mémoire et l’extrême-droite de triste
actualité )
Tout est à craindre des glissements, des préjugés nichés
dans l’inconscient collectif et qui ne demandent qu’à se manifester.
Parlant des villes qu’elle bien Sophie Body-Gendrot a cité Emile
Durkeim, père de la sociologie : « Quand la société souffre, elle
éprouve le besoin de trouver quelqu’un à qui elle puisse imputer son
mal, sur qui elle se venge de ses déceptions ; et ceux-là sont désignés
pour ce rôle auquel s’attache déjà quelque défaveur de l’opinion. Ce
sont les parias de victimes expiatoires »
Et il ajoutait que pour
combattre vraiment le mal, il faudrait que « le gouvernement prît sur
lui d’éclairer les masses sur l’erreur où on les entretient et ne pût
même être soupçonné de chercher des alliés dans le parti de
l’intolérance »
Formidable actualité de ce texte !
Le CML s’est fondé, vous le savez, sur une grande exigence
démocratique. Notre système démocratique repose sur le libre jeu
d’autorités plurielles, complémentaires et parfois concurrentielles.
Une des raisons pour lesquelles nous sommes très attachés à
l’indépendance de la justice, des médias pour ne citer qu’elles. Toute
évolution qui mettrait en péril ce libre jeu doit faire l’objet de
toute notre vigilance.
Que pensez-vous d’un pays où le chef de l’Etat nomme le président d’une
chaîne publique ?
Que pensez d’un autre dans lequel fusionnent le pouvoir politique,
médiatique et économique ? ( Pierre Musso est à réécouter)
Pour finir, je dirais que le monde est en danger quand la pluralité des
hommes et des réponses qu’ils ont trouvées pour vivre ensemble se
réduit comme peau de chagrin.
Alors que faire ?
Batailler pour transmettre les récits du passé. Il ne nous est pas
indifférent de savoir qu’Homère avait compris que répondre à la
violence par la violence ne résout rien. Il ne nous est pas indifférent
de réécouter le mythe de Babel et d’en tirer des leçons pour
aujourd’hui.
Batailler pour faire le récit de ce qui nous arrive parce que de ce
récit dépendra l’avenir. Olivier Mongin, parlant des villes ne nous a
pas dit autre chose. Encore faut-il que notre capacité d’énonciation
soit toujours aussi vive et que nous sortions du magma affectif qui
plombe la parole.
Préférer la complexité, l’insondable, l’inépuisable : sans eux la
transmission se retrouverait sans objet.
Sauver la contradiction, la confrontation des récits pour qu’apparaisse
le monde encore bariolé qu’est le nôtre. La condition d’une femme
algérienne n’a rien à voir avec la mienne mais pour qu’il y ait une
chance de changement il faut que nos récits respectifs se rencontrent.
Consentir à la fragmentation, à la multiplicité, aux enchevêtrements et
se méfier de la « trouble pureté » dont parle Vladimir Jankelevitch.
Résister pour créer. Les résistants de 39/45 ont crée la France
d’aujourd’hui. Le texte inaugural « L’archipel du goulag » d’Alexandre
Soljenitsyne est l’œuvre d’un grand écrivain et un acte de résistance à
un ordre qui contrevenait à l’Idée qu’il se faisait de l’homme.
Accepter l’idée que nous ne pouvons tout transmettre : il y a nécessité
de faire de la place pour une mémoire vive : parole d’un historien
nommé Jean-Pierre Rioux.
Quitter le morne renoncement et choisir d’être des hommes et des femmes
de l’intentionnalité et de l’action.
Et enfin, nous tous ici, posés momentanément sur ce bord de
Méditerranée, retrouver le vertige et la sagesse du temps pour chanter
comme Ariel dans « La Tempête » de Shakespeare :
« Par cinq brasses sous les eaux ton père englouti sommeille
De ses os naît le corail
De ses yeux naissent des perles
Rien chez lui de corruptible
Dont la mer ne vienne à faire
Quelque trésor insolite »
Marie-Paule Daru
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