Rapport moral prononcé le 10 mai 2011 par la présidente
Marie Paule Daru
Dans mon 1er rapport sur la
transmission, je disais ma certitude qu'il y aurait des trous, des
non-dits, des non vus et qu'en eux se cacherait une partie de la
réalité. Cette deuxième année est loin d'avoir comblé tous les manques
et c'est bien ainsi, la pensée ne pouvant se développer que dans la
conscience de son inachèvement. A chaque rapport moral, je me heurte à
la solitude de celui qui tente de rendre compte de la vie d'un espace
public où règne le nous. Je me heurte également à la difficulté de la
mise en écriture d'une oralité foisonnante, incomparable, magnifique de
coups de coeur, mais éphémère. Mise en écriture qui n'est pas là pour
thésauriser, pour conserver jalousement comme un trésor tout ce qui a
été dit.
C'est le temps du travail en différé, de la mise à distance et en
synthèse pour tenter d'en extraire la substantifique moelle même si
pour cela je fais des choix, des coupes, au risque de vous paraître
infidèle.
Mon rapport se composera de quatre parties:
1°) Quelles sont les grandes lignes de force qui ont traversé ce cycle
sur la transmission?
2°) Que nous ont dit nos conférenciers sur la réalité du monde?
3°) Que produit cette réalité sur les hommes?
4°) De la difficulté d'agir
Première grande ligne de force, premier constat
Notre manière d'être au monde est en pleine métamorphose, nous sommes
dans l'entre-deux, à cheval entre deux mondes et nous avons des
difficultés à saisir l'ampleur des changements à l'oeuvre dont certains
sont silencieux, d'autres tonitruants: « Un arbre qui tombe fait
beaucoup de bruit, une forêt qui germe ne s'entend pas » dit Gandhi.
Cette année nous avons tenté d'entendre l'arbre et la forêt grâce à nos
conférenciers. Difficulté d'autant plus grande que le rythme des
bouleversements a changé de braqué depuis les années 70 et que nous
avons toutes les chances d' être en déphasage permanent sur tous les
plans.
Deuxième grande ligne de force, deuxième constat A la relecture de
l'ensemble de nos conférences, nous avons vu émerger un pan entier de
la philosophie qu'est la morale. Mot Oh! Combien problématique car ceux
qui osent en faire usage sont taxés de vilains réactionnaires,
d'insupportables pères la vertu. Et pourtant...C'est bien la morale qui
est le véritable a priori de tous nos thèmes abordés dans la mesure où
la morale nait avec la prise en compte de l'autre, avec la naissance du
nous, avec le vivre ensemble, avec « La vie vivante » dont parle
Jean-Claude Guillebaud. En outre la morale a la vertu, si je puis dire,
de nous éloigner de la stérile et triste coïncidence d'avec nous-mêmes
et autorise ainsi la naissance de la pensée (je me réfère ici aux
philosophes que sont Hannah Arendt et Vladimir Jankelevitch).
Après 68, Vladimir Jankelevitch, qui tente de refonder la morale dit: «
L'intention morale est en quelque sorte le cogito de la pratique
sociale et politique ». Michaël Foessel, André Orléan, Myriam Revault
d'Allonnes, Jean-Claude Guillebaud sont dans cette pensée-là. Puissent
les hommes politiques l'entendre dans le silence de leurs cabinets
désertés par le « cogito » et agités par des débats dont on a saisi une
finalité qui n'a rien à voir avec l'avènement de ce monde qui nait sous
nos yeux.
Que nous ont dit nos conférenciers sur la réalité du monde, sur la
modernité?
La transmission est en pleine transformation avec des institutions qui
sont pour la plupart d'entre elles des étoiles mortes . Le tissu
social, la cohésion sociale est souvent en grande difficulté. Les
croyances sont en pleine mutation et notre démocratie ne sait plus ce
qu'est le bien commun( j'en veux pour preuve le désintéressement des
citoyens pour les dernières cantonales).Un système économique
néolibéral qui modifie en profondeur la société. Tout cela bien entendu
sur fond de mondialisation et de globalisation. Nous sommes à peine
sortis d'un siècle qui a vu les affrontements les plus meurtriers de
notre histoire, la naissance de la bombe atomique( après Hiroshima plus
rien n'a été comme avant), les risques de pollution irréversible, la
mort des idéologies meurtrières que nous voilà devant un impératif : un
monde qui ne nous a pas été transmis est à faire, est à inventer par
des hommes qui ne cèderont pas à la peur ( véritable fond de commerce
de certains hommes politiques) qui ne cèderont pas sur la sauvegarde
d'un cosmopolitisme bariolé, d'une « hospitalité universelle », qui,
enfin, ne cèderont en rien sur les grandes idées héritées des Lumières.
Qui sont ces hommes et ces femmes?
Les veilleurs de notre temps que sont des historiens comme Jean-Marie
Guillon, Thomas Keller et la sociologue Carmela Lettieri. Ils rendu
compte avec une grande rigueur de la construction d'un nous à travers
les récits que font La France , l'Italie et l'Allemagne des années
noires 39/45. Récits fragiles sur lesquels ils veillent parce que trop
souvent instrumentalisés à des fins politiques ou dévoyés par ceux qui
n'ont aucune légitimité.
Il ressort que le facisme, le nazisme et la collaboration, ne peuvent
être étudiés comme d'autres événements historiques parce que
l'historien , le sociologue et chacun d'entre nous ne peut éluder la
question des valeurs qui fondent un ordre politique. Nous retrouvons
donc la question morale du début de mon propos.. Qui sont ces hommes et
ces femmes? Des philosophes et j'en veux pour preuve la présence dans
notre espace public de Daniel Bougnoux, Michaël Foessel, Myriam Revault
D'allonnes, la sociologue Danièle Hervieu Léger, l'économiste André
Orléan, le professeur d'histoire de l'art Thierry de Duve , l'essayiste
et romancier Jean-Claude Guillebaud. Eux tous occupent un espace public
ouvert, libre et nous donnent la réalité( disons plus modestement une
partie de la réalité) à voir.
Troisième point de mon rapport moral,
Que produit cette réalité sur les hommes qui nous donnerait des
raisons d'espérer, de ne pas nous abandonner à la morosité ambiante?
Tout d'abord la prise de conscience que nous vivons aujourd'hui dans un
village global, privé de refuge, dans un monde fini en somme et qu'il
n'y aura point de salut pour l'humanité en dehors de la solidarité et
du partage. La Terre étant ronde , nous sommes condamnés à nous
retrouver , nous sommes donc interdépendants et si le nuage de
Tchernobyl , dans sa grande sagesse s'est arrêté aux frontières comme
chacun le sait aujourd'hui, les idées démocratiques , elles, relayées
par la planète internet ont gagné un terrain formidable dans les pays
arabes et nous donnent des leçons de courage.
Aujourd'hui, à Damas, à Tunis, à Sanaa, au Caire la peur ne fait plus
monde pour reprendre l'expression de Michaël Foessel. La peur ne
devrait pas davantage faire monde à Toulon, à Paris ou à Strasbourg,
n'en déplaise aux partisans des murs , du repli sur soi, du rejet de
l'autre. Ces partisans-là ne sont que de vieilles lunes, rafraîchies
certes, mais de vieilles lunes. L'avenir est ailleurs.
Ensuite, cette capacité d'empathie qui se manifeste pour les victimes
de catastrophes et qui déclenche de grands élans de solidarité.
Toutefois, nous ne pouvons être naïfs: ce n'est pas parce que nous
voyons la souffrance que nous sommes réellement concernés et cette «
mondialisation de l'indignation » devant les catastrophes ne peut
remplacer la mise la mise en place de règles internationales dans tous
les domaines de l'activité humaine.
Et moi, dans tout ça, quel est mon pouvoir sur le monde? Que puis-je
faire quand je sais que ma liberté se mesure à l'aune de ma capacité
d'agir? Ce sera la dernière partie de mon compte rendu.
Nous avons le bonheur de vivre en démocratie: elle nous a émancipés,
nous ne sommes plus des mineurs et un président, dieu merci, n'est pas
le père de la nation. Emancipés nous sommes mais aussi « privés des
repères de la certitude » dira Myriam Revault d'Allonnes et confrontés
au doute et à la difficulté d'agir. En outre, nous sommes des sujets
pluriels, complexes, divisés et en rien réductibles à la seule
dimension de l'homo economicus ou « sujet managérial » comme voudrait
faire de nous le pouvoir néolibéral, tentant ainsi d'éliminer tout
conflit. Or, une démocratie vivante se devrait d'accueillir, voire
d'institutionnaliser le conflit pour permettre l'émergence d'un monde
commun et vivant. Or, nous sommes loin du compte et il nous reste à
inventer une démocratie moderne qui prendrait en compte toutes les
dimensions humaines, rationnelles et subjectives afin de ne pas devenir
une passion triste.
Nous sommes bien dans l'entre-deux d'une démocratie moderne, dans
une situation inconfortable passant par divers états: désintérêt,
incompréhension pour les uns, rejet pour les autres, votes sanctions
pour certains. Tout le nuancier des états d'âme pourrait y passer!
Nous savons que nous devons faire mais ne savons pas quels moyens
utiliser ou mesurons tristement les limites de notre action. J'en veux
pour exemple la frustration d'une jeune femme après la conférence de
Jean-Claude Guillebaud qui attendait de lui qu'il lui dise clairement
comment agir. Or, le principe même de la démocratie, son ambition,
c'est de ne donner jamais de solutions clés en main et de renvoyer
chacun de nous à la nécessité de trouver ses propres valeurs et moyens
d'agir. Nous sommes au coeur de la grande solitude de l'homme
démocratique dont nous avait parlé Alain Ehrenberg lors de sa
conférence et dans son livre « La fatigue d'être soi » faisant écho à
la conférence de Myriam Revault d'Allonnes. Mais si je devais répondre
à cette jeune femme, aujourd'hui, je citerais Thomas Mann: « La
philosophie partage le sort de la démocratie. Elle est forcée d'être
militante, c'est tout simplement l'instinct de conservation qui l'y
pousse ».
Demandez aux jeunes hommes et femmes du printemps arabe qui se
sont battus pour la démocratie et continuent à le faire quasiment à
mains nues si ce n'est pas l'instinct de conservation qui les a
poussés! Serions-nous désertés par cet instinct de conservation dont
parle Thomas Mann? Je ne le pense pas et tant que des espaces publics
comme le nôtre existeront nous ferons vivre la démocratie, nous ne
laisserons pas s'épuiser son instinct de conservation parce que ce
monde à venir, privé de testament dans de nombreux domaines, est à
faire et que nous voulons être des sujets à part entière.
Marie Paule Daru